AU REVOIR PIERRE…

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Pierre Rabhi vient de nous quitter
« Un Homme de Cœur très attaché à la Terre »

Lorsqu'il y a bien longtemps aux rencontres « Sciences Frontières » j'ai fait connaissance, à Avignon, avec Pierre Rabhi et nous avons immédiatement sympathisé. Cet homme à la silhouette grêle et au visage émacié portait en lui un message d'espoir.

Nous avions pratiquement le même âge (au-delà des 60 ans à cette époque) et lors de notre premier contact il me confia qu'il était né à Kenadza, une petite ville minière du nord-ouest du Sahara, au sud de Colomb-Béchar, charmante oasis et une grande base militaire française.

Kenadza est une modeste oasis en plein désert qui, autrefois, était renommée comme une « Zaouia » ce qui correspondait à un lieu d'enseignement fondée au XVIe siècle par un thaumaturge soufiste qui prônait la non-violence. De quoi inspirer le jeune Rabbah (le victorieux) Rabhi.

Or, personnellement, Kenadza ne m'était pas inconnue, ce qui du reste surpris beaucoup Pierre Rabhi. En effet dans les années 1960, je débutais mon service dans un régiment s'occupant du lancement des fusées militaires, à l'époque dans le civil c’était « Véronique » l'arrière-grand-mère d'Ariane. Ce petit régiment d'artillerie téléguidée bénéficiait de quelques légers privilèges dont celui de pouvoir garder sa tenue civile durant le week-end. Avec mon copain Jacky, aussi inconscient que moi, nous sommes partis en auto-stop de notre base de Colomb-Bechar à Kenadza car nous voulions visiter les mines de charbon, la seule activité de cette ville perdue en plein désert aride.

Bien entendu ces mines étaient fermées le week-end, et on décida, un peu dépités, d'aller nous promener dans le souk, un dédale de ruelles sombres mais néanmoins fortement animées, avec des hommes dignes de Germinal aux visages noircis par la poussière de charbon. Ce qui nous nous frappa immédiatement c'était qu'on n'était pas les bienvenus en ces lieux et, par prudence, on a fait rapidement demi-tour. Quand j'ai raconté cette excursion à Pierre Rabhi, il m'assura que cette « folie de jeunesse » aurait pu nous être fatale, car aucun européen ne pénétrait en ces lieux considérés à hauts risques durant la guerre d'Algérie !

Pour en revenir à Pierre Rabhi, ultérieurement j'ai eu le plaisir de le côtoyer à Sciences Frontières où il était régulièrement sollicité comme conférencier. C'était un narrateur hors normes, tant ces exposés étaient empreints d’humanisme. Souvent, il revenait sur son enfance saharienne. Un papa forgeron mais aussi musicien et poète, une maman perdue dès quatre ans. Il fut confié à un couple de français qui l’amena à Oran, la grande cité au bord de la Méditerranée. Converti au catholicisme Rabah transforma son prénom en Pierre, apôtre dont il admirait le charisme. Dans son adolescence il se tourna vers le mysticisme et la spiritualité orientant sa vie vers le social. En conflit idéologique avec ses parents adoptifs (soutiens de l’Algérie française, très droitière), en 1958 il partit pour Paris où il essaya de survivre grâce à des petits boulots. Travaillant à Puteaux dans une usine de machines agricoles il rencontre Michèle, une bretonne, avec qui il se maria et qui lui donna cinq enfants, et qui sera toujours son inconditionnel soutien. Très curieux de connaissances, Pierre Rabhi se passionna pour les travaux de l'Allemand Ehrenfried Pfeiffer, l'un des promoteurs de l'agriculture biodynamique (qui pense la nature comme un ensemble).

Après trois ans comme ouvrier agricole, en 1963 la famille Rabhi acheta à Montchamps une ferme isolée dans les Cévennes ardéchoises. Suivront quelques années de galère jusqu'en 1968, année où Pierre commence d’essaimer leur expérience de ferme biodynamique. Cette approche appliquant l'agriculture biodynamique sera loin de faire l'unanimité et, par exemple, Pierre Rabhi sera fortement critiqué par René Dumont qui y voit des pratiques ésotériques. Malgré tout, contre vents et marées, Pierre Rabhi prône son approche d'une vie plus équilibrée et met en cause le mythe du progrès industriel en particulier à appliquer à l'agriculture et à la productivité.

Pierre Rabhi « l’africain saharien » va exploiter son savoir-faire au Burkina Faso, l'un des états de l'Afrique centrale les plus pauvres. Son président de l'époque, Thomas Sankara, convaincu de l’application de l'agriculture biodynamique à son pays, avait l'ambition de mettre en application cette expérience originale, qui va brusquement s'arrêter avec en 1987 l'assassinat de Sankara qui considérait Pierre Rabhi comme un « sorcier bienfaisant » ! Les burkinabés l’adoraient.

Ultérieurement, pour développer son approche d'une agriculture accessible à tous, il va participer au lancement de plusieurs mouvements écologiques. Ainsi, en 2004, avec Michel Valentin il créé dans la Drôme, les Amandus : une infrastructure d'agro-tourisme maraicher qui accueille des vacanciers et dans laquelle sont proposés entre autres des conférences, des séminaires…. Une belle réussite qui continue à proposer des thèmes novateurs. Il y a quelques temps l’ATC a participé à l'un de ces séminaires très dynamiques.

En 2006, Pierre Rabhi décida de concrétiser la mobilisation populaire qui le soutient et lance le mouvement « Colibris », dont l'objectif est de rassembler les citoyens engagés dans des alternatives comme les fermes pédagogiques, les jardins partagés… etc.

Par ailleurs Pierre Rabhi a écrit une vingtaine d'ouvrages dont, en 2010, « Vers la sobriété heureuse » chez Actes Sud, qui fut un très grand succès de librairie.

Pierre Rabhi a été un conférencier exceptionnel tant il mettait beaucoup d'humanité dans ses poignantes interventions. Certains de ses propos ont suscité des réactions négatives en particulier en ce qui concerne son regard sur l'homophobie et la misogynie. Ainsi, plutôt que de tendre vers l'égalité femmes / hommes, il serait, selon lui, préférable d'aller vers une complémentarité des sexes. Une approche à notre sens très rétrograde.

Autre point qui a amené certains observateurs à s’interroger : ses nombreux soutiens par des mécènes issus du show-business comme Marion Cotillard ainsi que par des fortunes aristocratiques. Beaucoup d'argent en cause !

Dernier point personnel, lors d’une de ses interventions, j'ai entendu Pierre Rabhi proclamer : « Ce n'est pas parce qu'on aura une société biologique qu'on sera dans le bonheur. Aujourd'hui la crise est dans l'humain et c'est là qu'elle doit se résoudre ! ».

Comme certainement dirait son ami, le moine bouddhiste Matthieu Ricard, « c'est en effet à méditer…. »

Au revoir Pierre !

Chevreuse, le 10 décembre 2021

André PICOT
Président de l’ATC

Quelques lectures rapides qui ont permis d'écrire cet hommage de l’ATC à Pierre Rabhi, un Homme de cœur…

Michel Mabit, 2002 « Pierre Rabhi, homme de cœur pour parole de terre » chez Nature et Progrès, numéro 34, pages 10 à 13, mars avril 2002

Catherine Vincent 2021 « Pierre Rabhi, écrivain et figure de L’agroécologie » Le Monde, page 26, 2 décembre 2021

Pierre Rabhi, Wikipédia pages 1-8, 2021